Géographie de la colère – La violence à l’âge de la globalisation de Arjun APPADURAI

Géographie de la colèreParution : éditions Payot 2007 – en 2009 pour l’édition de poche Petite Bibliothèque Payot.

Le genre / le style : essai sociologique et anthropologique

L’auteur : Arjun est né en 1949 à Bombay. Il fait ses études aux Etats Unis à l’université de Chicago, avant d’en devenir un membre éminent comme professeur d’anthropologie. Ses premiers travaux ont portés sur le colonialisme en Inde, il a utilisé l’exemple du cricket pour illustrer les mécanismes d’emprunt et de réinvention d’une activité par une culture. Ce sociologue et anthropologue se réclame, ainsi que de nombreux intellectuels d’Inde et d’Afrique du sud, de l’école postcoloniale. Il s’oppose en cela aux « culturalistes » et notamment au choc des civilisations cher à Samuel Huntington. Il enseigne aujourd’hui à la New School de New York. Il a publié plusieurs ouvrages, trois seulement sont traduits en français : « Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation » Payot 2001 – «  Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation » Payot 2007 et « Condition de l’homme global » Payot 2013

Les lieux : le monde entier

Le thème : Le conflit entre le désir d’un capitalisme sans limite et le fantasme d’un Etat-Nation assurant un espace économique souverain est le thème central du livre d’Arjun. De ce conflit découle une « terreur constante » (action armée – famines – émeutes – repli sur soi), un ordre permanent de guerres, petites ou grandes, où le quotidien rassurant a disparu. L’auteur prend de nombreux exemples à travers le monde pour démonter et expliquer la dynamique actuelle de la globalisation par les inégalités. Pour Appadurai, les haines ethniques qui alimentent ce phénomène n’ont pas le caractère de peur primaire qu’on leur prête : elles constituent plutôt un effort pour exorciser la crainte générée par les incertitudes identitaires, géographiques, politiques, liées à la globalisation.

Arjun se saisit de cas aussi différents que celui d’Al Qaida, du 11 septembre, et de l’Amérique ; des musulmans en Inde ; des Kurdes ; et plus généralement de ce qu’il appelle des « petits nombres », il se dit perplexe par la fureur suscitée par les minorités dans ce monde globalisé. Minorité = petit nombre, petit nombre = faiblesse politique et militaire, alors pourquoi sont-elles un objet de peur et de fureur avec à la clef : tortures, meurtres, ghettoïsation. La question se pose à toutes les périodes de l’histoire dès qu’une violence ethnique se fait jour contre une minorité. Il nous l’explique.

Mon avis : Il avait été reproché à l’auteur après la parution de « Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation », d’avoir une vision trop optimiste de la mondialisation des années 1990. Cette critique sera à l’évidence impossible dans ce nouvel ouvrage puisqu’il choisit d’analyser la multiplication des actes de violence à grande échelle, depuis le début des années 1990, à l’aune de l’approfondissement de la mondialisation. Il nous livre une analyse intéressante, à l’aide de concepts forts tirés de la psychologie sociale, de la sociologie et de la philosophie, relisez à cette occasion René Girard « La violence et le sacré »(1972), Georg Simmel « Digressions sur l ‘étranger » (1908) et aussi Kant, Hannah Arendt, Michel Foucault, Jean-Luc Nancy, etc.

Ce que je trouve intéressant dans ce livre c’est qu’il décortique de multiples situations en apparence sans rapport les unes avec les autres. Il ramasse notre pensée en un tout cohérent ce qui, et depuis longtemps, n’est plus le but de nos réseaux d’information, beaucoup de commentateurs s’étant fourvoyés avec un supposé « choc des civilisations ». La démonstration qu’il fait de la violence de la globalisation est saisissante : pour lui elle se superpose aux formes de violences « traditionnelles », contre les femmes, les enfants – soldats, le travail des enfants, le déplacement forcé de populations, … Avec une interrogation terrible « Sommes nous engagés dans une entreprise globale de correction malthusienne oeuvrant sous le couvert du discours de la minoritisation et de l’ethnicisation, mais visant fonctionnellement à préparer le monde pour les vainqueurs de la globalisation en supprimant les bruits gênants qui émanent de ses perdants ? » Sa réponse se veut mesurée, arguant que les plus grands tyrans ont appris le langage de la démocratie et des droits de l’Homme.

J’ai découvert dans ce livre une notion nouvelle : les systèmes « vertébrés » contre les «systèmes cellulaires ». Explication : d’un côté on trouve un nombre toujours croissant de protocoles, de traités et d’accords qui visent à assurer que toutes les nations oeuvrent sur des principes symétriques dans leur conduite réciproque, quelle que soit leur place dans la hiérarchie du pouvoir ; de l’autre une organisation cellulaire fuyante, instable, amplifiée par l’accélération des nouvelles technologies de l’information et par la vitesse des transactions financières. » Très intéressant !

Pour résumer : J’ai découvert ce livre grâce au cours de Sciences Po sur la globalisation professé par Bertrand Badie par le biais de FUN (France Université Numérique), cours en ligne que d’ailleurs je vous recommande. (Celui sur la guerre de 14-18 à travers les archives n’est pas mal non plus…)

Les inquiétudes autour des grands bouleversements de la globalisation touchent aussi notre quotidien et pas seulement les horizons lointains, il suffit, pour finir, de lire ce petit extrait du livre qui n’est pas sans évoquer quelque chose de familier : « Là où, dans l’histoire humaine, les lignes de partage entre « eux » et « nous » ont toujours été brouillées aux frontières et incertaines sur de vastes espaces et de grands nombres, la globalisation exacerbe ces incertitudes et fournit de nouveaux stimulants à l’idée de purification culturelle à mesure que davantage de nations perdent l’illusion d’une souveraineté ou d’un bien-être économique nationaux. »

A méditer.

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