Parution : paru en 1963 chez Droz et réédité au fil du temps dans plusieurs maisons d’édition (Julliard, La Découverte, Payot). La dernière édition disponible est à chercher du côté de La Découverte (réédition 2014).
Le style, le genre : récit de voyage.
L’auteur : Nicolas est né en 1929 et décédé en 1998. À l’été 1953, ce jeune homme de 24 ans, fils de bonne famille calviniste, quitte Genève et son université, où il suit des cours de sanscrit, d’histoire médiévale puis de droit, à bord de sa Fiat Topolino. Outre L’Usage du monde, il est notamment l’auteur de Chronique japonaise, Le Poisson-Scorpion, Le Dehors et le Dedans, Journal d’Aran et d’autres lieux. Il est écrivain, poète, photographe et dessinateur.
Les lieux : de Genève en allant vers la Turquie, l’Iran, Kaboul puis la frontière avec l’Inde.
Le thème : Avant de se lancer dans ce grand périple Nicolas Bouvier a déjà effectué de courts voyages ou des séjours plus longs en Bourgogne, en Finlande, en Algérie, en Espagne, puis en Yougoslavie, via l’Italie et la Grèce. Il est accompagné de son ami Thierry Vernet, qui documentera l’expédition en dessins et croquis.
Ces six mois de voyage à travers les Balkans, l’Anatolie, l’Iran puis l’Afghanistan donneront naissance à l’un des grands chefs-d’œuvre de la littérature dite » de voyage « , L’Usage du monde, qui ne sera publié que dix ans plus tard – et à compte d’auteur la première fois – avant de devenir un incontournable.
Mon avis : ce titre, estampillé classique de la littérature de voyage, mérite cette distinction. Je suis tout à fait d’accord avec Rachel Bouvet, professeure au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal, qui retient de cet ouvrage le nombre incalculable de rencontres, de portraits, de descriptions de mœurs et de coutumes. C’est encore plus saisissant aujourd’hui, puisque ce voyage effectué il y a plus de 70 ans nous montre l’ampleur des transformations géopolitiques dans cette région du monde. Qu’il devait être bon de flâner venant de Genève et de Belgrade dans les rues de Tabriz, de Téhéran ; rencontrer les populations dans les déserts et les montagnes du Baloutchistan, puis en Afghanistan soumis il n’y a pas si longtemps au désir de contrôle britannique. « C’est plutôt que les Afghans n’ont jamais été colonisés. À deux reprises, les Anglais les ont battus, ont forcé le Khyber Pass et occupé Kaboul. À deux reprises aussi, les Afghans ont administré à ces mêmes troupes anglaises une correction mémorable, et ramené la marque à zéro. Donc pas d’affront à laver, ni de complexe à guérir. Un étranger ? un firanghi ? un homme quoi ! On lui fait place, on veille à ce qu’il soit servi, et chacun retourne à ses affaires. »
Des détails cocasses émaillent ce récit, je vous en propose deux extraits : « Route de Mahabad. Aucun brigand ; mais à plusieurs reprises, des groupes de six ou sept personnes pleines d’espoir nous arrêtèrent. Dans l’esprit des Kurdes, tout ce qui possède un moteur et quatre roues, c’est nécessairement l’autobus, et ils s’emploient à monter dedans. On a beau leur expliquer que le moteur est trop faible, que les ressorts vont casser… ils se récrient, vous claquent dans le dos, s’installent avec leurs paquets sur les ailes, les marchepieds, le pare-chocs, pour vous montrer comme ils seront bien, que l’inconfort ne leur pèse pas, qu’il ne s’agit après tout que de 50 km… Lorsqu’on les fait descendre – avec ménagement car ils sont tous armés – ils pensent qu’il s’agit de négocier et sortent affablement un toman de leur ceinture. Ils ne pensent ni à la taille, ni à la capacité de la voiture, sorte de bourrique d’acier destinée à porter le plus possible et à mourir sous les coups. Pour nous : un adulte ou deux enfants, c’est le plus que nous puissions faire.
Aux abords de Mahabad nous ramassâmes ainsi un vieillard crotté jusqu’aux fesses, qui brassait d’un bon pas la neige fondue et chantait à tue-tête. En s’installant sur le siège du passager, il tira de sa culotte une vieille pétoire qu’il confia poliment à Thierry. Ici, il n’est pas séant de conserver une arme en pénétrant chez quelqu’un. Puis il nous roula à chacun une grosse cigarette et se remit à chanter très joliment. Moi, par-dessus tout, c’est la gaieté qui m’en impose. »
« Tabriz. Thierry qui était à court de toiles et de couleurs depuis quelques temps déjà, reçut un avis de la poste l’informant que le matériel qu’il avait commandé en Suisse était enfin arrivé. Il se précipite au Bureau, remplit des formules, signe des décharges, paie une taxe, va jusqu’à la douane et en revient, assiste au déballage de son colis. Tout y est – mais quand il fait mine de l’emporter, l’employé le lui retire vivement en expliquant que le directeur qui désire le lui remettre en mains propres s’est absenté pour quelques instants. En attendant, on l’installe dans un petit salon avec une chaufferette, du tabac, des raisins, du thé, et il s’endort. Une heure plus tard, il se réveille et va trouver notre ami, le maître de poste :
- Somme toute, qu’est-ce que j’attends ?
- Notre directeur… Un homme délicieux.
- Et à quelle heure revient-il ?
- Pharda (demain) !
- !( ?)!
- Votre paquet… aujourd’hui, vous l’aurez vu, et demain vous l’emporterez. Deux plaisirs au lieu d’un, conclut aimablement le vieux en le reconduisant jusqu’à la porte.
Pharda toujours invoqué. Pharda gonflé de promesses. Pharda, la vie sera meilleure… »
Il y a également des passages plus sombres, les galères mécaniques, les ennuis de santé, et quelques situations délicates que je vous laisse découvrir.
Pour résumer : cet ensemble de situations et de moments de contemplation donne à ce livre un charme fou, je souhaite évidemment que vous y succombiez… A noter que dans tous les récits de voyage que je découvre, anciens comme modernes, la Turquie arrive toujours en tête des pays les plus accueillants, j’en ai fait l’expérience.


François-Henri Désérable a fait énormément référence à ce livre (jusqu’au titre de son dernier opus « L’usure d’un monde » (une traversée de l’Iran)
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Je ne le savais pas. Je n’ai pas encore lu Désérable, un auteur à ajouter ! Merci !
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