Sur la route du Danube de Emmanuel RUBEN

Parution : en mars 2019 dans les éditions Rivages, au Livre de poche en mai 2020.

Broché :  602 pages – 23 Poche : 608 pages – 11

Le style, le genre : récit de voyage à vélo. Il reçoit le Prix Nicolas-Bouvier au festival Étonnants voyageurs à Saint-Malo et le Prix Amerigo-Vespucci en 2019.

L’auteur : il est né en 1980 à Lyon. Il étudie la géographie à l’École normale supérieure de Lyon et poursuit ses études à Paris, à l’Institut de géographie de l’université Panthéon-Sorbonne et à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Agrégé de géographie il enseigne l’histoire-géographie en France et à l’étranger. Emmanuel Ruben est l’auteur de plusieurs livres, des romans Sous les serpents du ciel, La ligne des glaces et des récits.

Il a dirigé la Maison Julien-Gracq sur les bords de Loire.

Les lieux : le Danube à vélo, du delta près d’Odessa à sa(ses) source(s) en Forêt Noire (Allemagne).

Le thème : À l’été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec Vlad, un ami, une traversée de l’Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu’aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette odyssée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les nuits de bivouac sur les rives bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés…En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c’est l’histoire complexe d’une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d’une Europe contemporaine.

Mon avis : Qu’il est bon d’être Européenne ! Les sentiments qui m’ont traversé tout au long des plus de 600 pages ont été très agréables à ressentir, les bons comme les moins bons, je n’avais qu’une envie retourner à ce périple européen. Bon signe, non ? De quoi s’agit-il ? D’un voyage à vélo de 4000 kilomètres mais surtout d’une balade historique, géographique et littéraire de l’Europe des Balkans, des survivances des empires austro-hongrois, ottoman et soviétique.

C’est un livre érudit avec une multitude de références historiques très pointues parfois, qui permettent d’appréhender la complexité des territoires et des peuples. Il nous montre que l’Europe ne s’est formée qu’à coups de migrations massives ou paisibles (à bon entendeur),(et cela depuis le néolithique, ça c’est moi qui le rajoute).

Dans le premier quart du récit l’accent n’est pas mis sur l’aspect vélo de l’aventure mais sur l’Antiquité romaine et les royaumes médiévaux précédents l’arrivée des Turcs, dont nous ne connaissons pas grand-chose : si je vous dis royaumes de Travonie, de Zachlumie, de Rascie ? Et Ottokar 1er, roi de Bohême ? Sviatoplouk 1er prince de Grande Moravie ? Pas du tout des inventions d’Hergé… Cet empilement de peuples, de langues, de cultures qui se mélangent, se croisent, et se combattent aussi, prennent sens dans l’étape – Vukovar-Zmajevac, 3 septembre, 98 kms – à l’intersection de la Hongrie, de la Voïvodie serbe et de la Croatie.

« Alors nous repartons vers le Nord et longeons Liberland dans le pressentiment du crépuscule. Liberland : rien ne signale l’existence d’une micro nation fantoche et farfelue, imaginée par Vit Jedlička, un hurluberlu tchèque, soi-disant libertarien, qui se prend pour un roitelet de pacotille et a profité du différent frontalier entre Zagreb et Belgrade pour planter ici, sur une terra nullius de sept kilomètres carrés délimitée par deux bras du Danube, la bannière jaune et noire des anarcho-capitalistes qui rappelle un peu trop les couleurs des Habsbourg. Il est peut-être nécessaire de préciser ici, que depuis la dislocation de la Yougoslavie, personne ne sait, au juste, où passe la frontière longue d’environ 145 km entre la Serbie et la Croatie, au point qu’il n’est pas rare qu’un pêcheur serbe soit appréhendé sur le territoire croate et un pêcheur croate sur le territoire serbe sans que ni l’un ni l’autre n’ait songé sérieusement à enfreindre une frontière. La raison de cet imbroglio, c’est que la limite revendiquée par Zagreb est celle du cadastre de 1878 – soit l’ancien talweg du Danube avant régularisation – alors que Belgrade considère que la limite se situe de facto sur l’actuel talweg ; de sorte que les anciens méandres de l’actuelle rive gauche sont revendiqués par les deux pays, tandis que les anciens méandres de l’actuelle rive droite ne sont revendiqués par personne : ainsi de la petite zone inondable de Siga, où Vit Jedlička a planté l’étendard de son Liberland. »

La littérature et la géographie prennent une grande place, il nous montre l’extraordinaire vitalité des littératures roumaine, serbe, croate, bulgare, etc. (merci ! j’ai noté le nom de Panaït Istrati que je me suis empressée d’acheter). Et que j’ai aimé cette notion « d’extase géographique » face aux beautés de la nature ! Car tout de même le but de ce périple c’est le Danube !

« Et si un livre sur le Danube était forcément cyclique, comme est cyclique l’aventure de la goutte d’eau ? Un livre qui commencerait à Novi Sad ou à Čelarevo, dans un cimetière, dans une briqueterie, sur un terrain vague ou dans un musée et qui finirait à Novi Sad ou à Čelarevo, quelque part en Voïvodine, dans cette Mésopotamie européenne où confluèrent tous les peuples, toutes les langues, toutes les religions du Vieux Continent. Un livre afin de cerner au plus près ce que le mot Danube signifie pour ceux qui ont la chance de vivre sur ses rives : une couleur, une lumière, un climat, un milieu, un état d’âme, une rhapsodie. »

Les sensations qui traversent Emmanuel Ruben sont à l’image de ce mélange culturel et politique européen, parfois il faut arriver à le suivre dans ses réflexions et ses contradictions sur les territoires traversés. C’est ma seule critique sur ce livre, mais en même temps c’est ce qui fait son charme et son intérêt.

Tantôt il s’en prend à l’Europe de Bruxelles accusée de n’être qu’un immense marché, de regretter « que les enfants bulgares seront bientôt, comme nous, comme tous les peuples d’Europe, des petits scouts paradant aux couleurs de l’Amérique et des émirats mais croyant encore que Paris est le nombril du siècle, que la France est le pays des droits de l’homme et que leur pays – où les touristes sont rares – n’est que le trou du cul du monde, qu’il vaut mieux fuir pour avoir un avenir. »

Tantôt, dans les zones urbaines ou de campagne, il n’est pas tendre dans ses descriptions avec les personnes et les bâtiments jugés sinistres, tristes. Les paysages sont jugés « monotones, les villes moroses quadrillées de rues sans charme » La Bulgarie prend cher ! On dirait que rien n’arrive à le faire positiver, il parle souvent de gens généreux rencontrés tout au long de la route mais on ne les a pas assez rencontrés, c’est dommage. A Bucarest, deux jours de halte et pas de récit…

Heureusement plusieurs rencontres positives tout de même, par exemple celle près de Baikal et de Pleven en Bulgarie avec un groupe de Tziganes près des ruines de l’ancienne colonie romaine d’Oescus. Finalement Emmanuel donne lui-même une explication en écrivant « que bourlinguer vers l’Est rend nostalgique en remontant le temps. »

Si je signalais que le vélo était finalement assez peu présent au début du récit, l’effort physique prend ensuite toute sa place et donne des épisodes savoureux.

Pour résumer : Emmanuel m’a influencé, ma note de lecture est sûrement un peu brouillonne ! Il y a tellement à dire après la lecture de ce livre. Je le recommande.

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