Le lambeau de Philippe LANÇON

le lambeauParution : chez Gallimard dans la collection Blanche en avril 2018.

Le genre, le style : récit d’un des survivants de l’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, sur l’événement, sur ses souffrances physiques et psychiques, sur son destin qui bascule et sur tous les éléments qui vont prendre une importance qu’ils n’avaient pas auparavant.

L’auteur : Philippe Lançon est né en 1963 à Vanves, tout près de Paris. Il fait des études de droit européen et de journalisme. Il devient journaliste à Libération, puis chroniqueur à Charlie Hebdo et collaborateur de France Inter. Il est victime de l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, gravement blessé il se remet doucement (on l’espère). Il a réécrit très tôt des chroniques pour Charlie et Libération.

Les lieux : les locaux de Charlie Hebdo dans le 11e arrondissement de Paris, l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, l’hôpital des Invalides à Paris.

Le thème : Le Lambeau est le récit de votre vie avant, pendant et surtout après l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, attentat au cours duquel vous avez été grièvement blessé. Vous écrivez à ce sujet, « tout était à la fois brumeux, précis et détaché ». Ce livre est-il une façon de dissiper cette brume ?
Il ne dissipe aucune brume. Il explore cette brume et il le fait avec les moyens du bord : dans mon cas, et depuis le début, écrire. C’est un acte de construction littéraire, qui s’accomplit parallèlement à la reconstruction chirurgicale.
Juste après l’attentat, écrivez-vous, « j’étais un blessé de guerre dans un pays en paix et je me suis senti désemparé ». Dans la suite du livre, vous reparlez peu de cette guerre menée par les islamistes. Considérez-vous que cet ouvrage ne soit pas le lieu pour en parler, ou n’avez-vous pas envie d’ajouter votre point de vue à tout ce qui a été dit et imprimé sur le sujet ?
Mon livre n’est pas un essai sur l’islamisme ou sur l’état de l’hôpital, sujets sur lesquels je suis incompétent : c’est un récit et une réflexion intimes. C’est l’histoire d’un homme qui a été victime d’un attentat, qui a passé neuf mois à l’hôpital, et qui raconte le plus précisément, et j’espère le plus légèrement possible, comment cet attentat et ce séjour ont modifié sa vie et la vie des autres autour de lui, ses sentiments, ses sensations, sa mémoire, son corps et sa perception du corps, son rapport à la musique, à la peinture, sa manière de respirer et d’écrire.
De même, à l’exception des articles que vous avez alors écrits, vous restez plus que discret sur les conséquences de l’après-attentat pour Charlie…
L’actualité, dans ce livre, ne m’intéresse pas. Elle n’entrait presque pas dans mes chambres d’hôpital.
Quelques jours après l’attentat, vous êtes une sorte de héros, le président de la République vous rend visite. Plus tard, vous écrivez que vous n’avez pas envie d’être regardé « comme une sorte de colonel Chabert ». Diriez-vous que les survivants dérangent ?
Je ne dirais pas ça. Ce qui dérange peut-être, dans ce monde si rapide, si impatient, c’est le temps si lent, si résistant, parfois presque immobile, dans lequel vivent les patients et les survivants.
Dans votre premier article après l’attentat, publié dans Libération, cette phrase : « Le journaliste, avec sa discipline pavlovienne, venait au secours du blessé pour que le patient puisse s’exprimer. » La volonté d’écrire, de témoigner, de rester journaliste envers et contre tout, a-t-elle été votre « moteur » pour continuer à vivre ?
Pourquoi et comment continue-t-on à vivre ? Je n’en sais rien. Écrire des chroniques en quasi-direct sur ce que je vivais m’a aidé en donnant forme, et donc peut-être sens, à ce que je vivais ; en me détachant, paradoxalement, de moi-même. Écrire ce livre a été un tout autre travail, entrepris plus tard, où mémoire et rêverie ont fait de toute réalité vécue un état de fiction. Je suis journaliste et je suis écrivain, sans hiérarchie. Les deux se sont retrouvés, quoi qu’ils vaillent, parmi les morts, entre les draps et dans ces pages.
Entretien réalisé avec Philippe Lançon à l’occasion de la parution du Lambeau.
© Gallimard.

Mon avis : comme tout le monde j’ai pris ce récit en pleine face, sans jeu de mots. C’est le parcours d’une reconstruction qui nous est décrite avec des matériaux différents car rien n’est plus pareil même si tout n’est pas si différent. Passé le moment épouvantable d’avoir vécu ce jour noir, Philippe doit composer avec son état physique, qui est critique, et son état psychique, tétanisé par les souvenirs en kaléidoscope de ces corps enchevêtrés, de cette cervelle éclatée. J’ai tellement intériorisé cette funeste journée que j’étais Philippe Lançon pendant toute la durée de ma lecture, pensant à ces quelques personnes que j’ai connues et avec qui j’ai travaillé. Comme dans un thriller bien mené où le dénouement nous libère, j’attendais, j’espérais ce moment où ça y est il va nous dire qu’il est guéri, qu’il va aller mieux et moi aussi. Malheureusement ce n’est pas le cas et ce ne sera plus jamais le cas, il faut vivre avec les amis et les collègues disparus, la souffrance.
Les seules relations qui sont importantes pendant ces mois d’hôpital et de retours fréquents au bloc, c’est lui, c’est le personnel soignant, décrit avec ironie, chaleur, compassion. C’est aussi les policiers chargés de sa protection qui prennent corps et vie, l’un est une encyclopédie sur pattes, l’autre un amateur de musique classique, si loin de tous les stéréotypes. Tel un passage dans une lessiveuse tout dans la vie de Philippe est détruit, retourné, bousculé, décoloré, essoré. Il reste à reconstruire autour de lui, petit à petit, des cercles concentriques où chacun va pouvoir reprendre sa place .

Pour résumer : j’ai pleuré, j’ai souri, j’ai souffert, j’ai réfléchi. Bref, j’ai eu besoin de ce livre que j’ai aimé pour sa qualité d’écriture et ses réflexions profondes.

C

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