Parution : en 1934 et 1935 dans les éditions Rieder & Cie, puis chez Gallimard (poche Folio). Il est sorti en 2018 dans les éditions L’Échappée, collection Lampe-tempête. C’est l’édition que je vous recommande, l’impression et le papier en font un objet d’une douceur incomparable. A signaler que les textes, libres de droits, sont mis à disposition gratuitement ici et ici.
Préface de Gilles Aboucaya (libraire à La Briqueterie, Nice) / Postface de Ulysse Baratin (Contributeur à En Attendant Nadeau et programmateur du théâtre La Reine Blanche, Paris)
broché : 237 pages – 19 € Poche : probablement épuisé mais toutes les éditions peuvent se trouver en occasion.
Le style, le genre : roman largement autobiographique, passionnant, riche de ses expériences hors de Roumanie. Méditerranée comprend deux courts romans, Lever du soleil et Coucher du soleil qui sont un patchwork de genres littéraires.
L’auteur : Panaït Itrati est né à Braïla, en Valachie danubienne, le 11 août 1884. Sa mère est une paysanne roumaine devenue blanchisseuse, son père un contrebandier grec. Il grandit dans le port de Braïla, survivant misérablement de petits métiers. Il voyage dans le monde entier, en Grèce, en Turquie, en Syrie, en Égypte et descend jusqu’en Afrique du Sud. Il s’embarque clandestinement sur des cargos, quitte à être débarqué à la première escale. Il fait tous les métiers : valet de chambre, garçon d’hôtel, manœuvre, chaudronnier et même peintre d’enseignes. Au cours de ses voyages il a appris le français et arrive à Nice où il devient photographe ambulant sur la promenade des Anglais.
Et c’est là que son histoire prend un cours assez incroyable. Il envoie un manuscrit à Romain Rolland (le grand écrivain nivernais, prix Nobel de littérature 1915) qui, ayant déménagé, ne le reçoit pas. En janvier 1921, Romain Rolland reçoit de l’hôpital de Nice une lettre trouvée sur un homme qui a tenté de se suicider en s’ouvrant la gorge. Bouleversé par cette lecture, il décide de faire la connaissance du blessé. Le premier roman de Panaït Istrati Kyra Kyralina , écrit en français, paraîtra en 1924 augmenté d’une préface de Romain Rolland qui compare l’auteur à un « Gorki balkanique ». Le livre connaît un grand succès. L’Oncle Anghel, Présentation des Haidoucs et Domnitza de Snagov compléteront en 1925 et 1926 la série des récits d’Adrien Zograffi. Suivent une dizaine de romans dont je parlerai au long cours.
Les lieux : l’Égypte, le Liban.
L’histoire : Adrien, que nous avons découvert tout jeune homme dans Les chardons du Baragan et dans Oncle Anghel, embarque à Constantza, port roumain sur la Mer Noire, pour l’Egypte. Il a 22 ans et veut fuir la vie morne que sa mère imagine pour lui. Il part sans un sou, fait tous les métiers et rencontre Moussa, un père juif parti de Roumanie à la recherche de sa fille Sarah.
Mon avis : je fais des allers et retours dans la temporalité des romans d’Istrati au gré des volumes que je trouve ici ou là, aucun problème ! Libre à vous de suivre la chronologie ou pas…
Formidable conteur, Panaït nous offre avec ses deux derniers romans, écrits respectivement en 1934 et 1935, il meurt en 1935, un récit enchanté (et autobiographique comme toute son œuvre) de ses pérégrinations entre l’Egypte et le Liban. Les rencontres se succèdent, des personnages aussi divers que Moussa, un père à la recherche de sa fille ; Sarah, la dite fille, qui ne fait pas que travailler dans une épicerie ; Solomon Klein un entrepreneur libanais dont je vous laisse découvrir l’intégrité … ; un pianiste italien damascène, et toute une ribambelle de crève-la-faim qui survivent comme ils peuvent. Dans ce foisonnement un personnage retient l’attention il s’agit de Mikhaïl Kazansky, un aristocrate tuberculeux. En réalité le vrai Mikhaïl, comme l’indique Gilles Aboucaya dans la préface, il l’a rencontré dans une boulangerie crasseuse de Braïla, la ville natale d’Istrati, c’est auprès de lui que l’auteur développe une philosophie humaniste qui l’accompagnera tout au long de son existence. « Nous sommes des fous … Cependant, notre vie n’a rien d’insensé : nous aimons la nature, la liberté, les arts. Est-ce folie si nous préférons ces valeurs-là, réelles, aux fausses valeurs de la bourgeoisie. »
Ce qui prédomine dans ces deux romans c’est l’intégrité, l’intelligence et la volonté que dégage Adrien. Malgré la vie matérielle difficile, le désir de refuser tout discours dogmatique et toute médiocrité intellectuelle guide ses pas et son analyse des situations rencontrées au gré de son périple.
Coucher de soleil est plus sombre, je l’ai un tout petit peu moins apprécié, quelques longueurs. Des rêves du début en déceptions, sans foyer, marqué par la mort de son ami Mikhaïl, Adrien est confronté à une question essentielle, faut-il se vendre ou pas ? Jusqu’à la décision ultime, dans le dernier chapitre L’appel de l’Occident, partir pour Paris et réaliser son rêve d’écrivain.
Néanmoins, restant là à contempler seul la mer crépusculaire, pendant que Moussa et sa fille s’entretenaient dans une autre pièce, je fis à nouveau mon examen de conscience et me demandai pour la centième fois si je ne faisais pas fausse route, si je n’étais même pas un peu fou de vouloir traverser mon existence sans faire de concessions à la société, alors que tout le monde en fait ; sans abdiquer de temps en temps, alors que tout était abdication autour de moi, car le besoin d’exister, et le plus confortablement possible, était plus fort que toutes les morales du monde ; ainsi Mikhaïl lui-même qui, après avoir voulu être « d’une seule pièce », préférant courir la terre, besace au dos que se plier aux exigences de sa famille aristocratique, se voit maintenant dans l’obligation de choisir entre une vie presque déshonorante et le suicide, et qui opte pour la première. Son cas me troublait profondément. Et je retournai le problème de tous les côtés, misérablement seul avec , sous les yeux, ce grandiose couchant qui badigeonnait la mer et la montagne d’une couche or et mauve dont les nuances semblaient vouloir varier à l’infini. Oh, terre, terre ! il n’y a que toi qui puisses être digne et grandiose, tandis que nous autres humains nous ne pouvons exister sans nous avilir réciproquement.
Pour résumer : les critiques littéraires de l’époque, et même Romain Rolland, ont été très sévères avec ces deux romans. De ce fait Méditerranée n’avait jamais été réédité. Il faut croire qu’ils n’étaient pas faits pour être lus dans les années 30, mais assurément aujourd’hui ils offrent un très grand plaisir de lecture.
