Parution : auto-publié par l’imprimeur-libraire basé à Trieste Vram en 1898, première édition française sous le titre Sénilité en 1930 chez Calmann-Lévy, puis Seuil. Format poche Points Seuil (1999 pour la dernière édition).
Traduction de l’italien par Paul-Henri Michel. Préface de Daniele del Giudice traduite de l’italien par Martine Van Geertruyden.
Broché : seulement en occasion (rarissime) ou bibliothèque (pas facile non plus).
Poche : 538 pages – 9.90 €
Le style, le genre : roman psychologique, le point de vue du roman est particulier, bien qu’utilisant la troisième personne, le narrateur se confond souvent avec le personnage ; nous sommes dans une sorte de monologue intérieur.
Les lieux : Trieste (Italie depuis le 10 septembre 1919).
L’auteur : Italo Svevo (qui signifie Italien Souabe en français), Ettore Schmitz de son vrai nom, est né à Trieste en 1861 et mort en 1928. Son père est juif allemand, sa mère italienne issue de la communauté juive de Trieste. A sa naissance Trieste fait partie de l’empire austro-hongrois,on parle donc allemand, triestin (variante du vénitien) et l’italien. Parallèlement il apprend le français et l’anglais. Cela lui permet de lire les grands penseurs et écrivains européens dans le texte, (il apprend par cœur Hamlet de Shakespeare). Il étudie dans une école de commerce à la demande de son père, entrepreneur verrier, dont les affaires périclitent. Il travaillera dix-huit ans dans une banque.
Sa première nouvelle paraît en 1890 sous le titre « L’assassinat de la via Belpoggio » sous le pseudo de Ettore Samigli, ainsi que des articles de critiques littéraires, musicales et théâtrales dans un journal triestin. En 1892 il écrit son premier roman « Una Vita », puis « Senilità » qui est un échec commercial et surtout mal accueilli par la critique, suite à cet échec il renonce à la littérature pendant 20 ans et deviendra industriel en peintures pour coques de navires.
Le déclic c’est sa rencontre avec l’auteur irlandais James Joyce en 1903, d’abord son professeur d’anglais puis son ami, qui, lui, appréciera beaucoup Senilità, et qui le pousse à reprendre la plume. Petite anecdote le personnage de Leopold Bloom dans Ulysse est directement inspiré par Italo Svevo.
La reconnaissance vient enfin avec La conscience de Zeno en 1923, loué en France par Benjamin Crémieux et Valery Larbaud et par Eugenio Montale (futur Prix Nobel de littérature) en Italie. Ils le décrivent comme un précurseur de Marcel Proust, et un égal de Kafka ou de Joyce, rien de moins… Il n’en profite pas longtemps, il meurt dans un accident de voiture en septembre 1928. Bel hommage pour l’éternité, un astéroïde porte son nom, (28193)1998 WY30 Italosvevo.
L’histoire : Emilio Brentani, vieux garçon indécis approchant de la quarantaine, modeste employé aux assurances et un instant espérant devenir écrivain, et sa sœur cadette Amélie sont frère et sœur, ils vivent ensemble dans un cadre plutôt terne et sans éclat. Emilio est transi d’amour pour la jeune et belle Angiolina, qu’il aime et méprise dans le même temps. Amélie, soudain, ne rêve que de Stefano un beau sculpteur indifférent ami de son frère. Jalousie, ruptures et réconciliations, mensonges rythment leurs vies.
Mon avis : deuxième roman d’Italo Svevo, Senilità nous entraîne avec ses personnages dans une suite de jalousies, de frustrations, de mensonges, de méfiance et de fantasmes qui les épuisent. La jeunesse et le début de la vieillesse se rencontrent, le titre « Sénilité » n’était pourtant pas le titre que souhaitait Svevo, il aurait préféré « Le carnaval d’Emilio » comme il l’avait écrit à sa femme en 1897 ; il montrait sans doute mieux la superposition des masques des personnages et de leurs rêves. Ce pauvre Emilio a la sensation de « n’avoir jamais joui de la vitalité de la vie, l’illusion d’être plus fort que le plus élevé des esprits, plus indifférent que le plus convaincu des pessimistes, illusion propre à tous ceux qui ne vivent pas. »
Emilio malgré ses calculs, sa prudence égoïste, ne tarde pas à éprouver tous les tourments de la passion. Passion d’autant plus douloureuse qu’elle ne cesse de s’analyser et qu’elle ne s’illusionne pas sur la coquetterie, les mensonges et la vénalité d’Angiolina. Tout au long du livre on ne peut que constater que des cœurs trop longtemps frustrés s’emballent jusqu’à la rupture. Ce qui est frappant, à la lecture d’œuvres centenaires, c’est que des personnages peu considérés dans leurs mœurs ou leurs choix de vie sont finalement aujourd’hui d’une modernité incroyable. C’est le cas d’Angiolina.
Tout ne peut se finir que mal, la fin est sordide et je n’en dévoilerai rien ici. Les tourments intérieurs des deux personnages principaux sont-ils à rapprocher de l’histoire de la ville de Trieste, bien complexe, un thème largement traité par Claudio Magris :
Gagner, mériter, revendiquer l’identité de celui qui n’est nulle part, c’est-à-dire d’une ville de frontière, pôle d’attraction grâce à son dynamisme économique, melting-pot où se côtoient la culture italienne, la tradition germanique, l’effervescence slave, enjeu d’un combat entre l’Italie et l’Autriche, puis la Yougoslavie – cette ville qui « est littérature » et que hantent les grandes figures de Svevo, de Saba et de Joyce et de tant d’autres…
Pour résumer : pour aller plus loin dans la découverte d’Italo Svevo c’est parfait ! Sachant, comme il est rapporté plus haut, que c’est à la suite de l’échec de ce livre qu’il stoppe toute publication pendant vingt ans, quel dommage… Il ne me reste plus qu’à dénicher Una vita et j’aurai lu les trois principaux romans de ce grand auteur italien.
Roman adapté au cinéma sous le titre Quand la chair succombe (Senilità), film franco-italien réalisé par Mauro Bolognini, avec Claudia Cardinale, et sorti en 1962.
