Oncle Anghel (Les récits d’Adrien Zograffi I) de Panaït ISTRATI

Parution : en 1924 pour la première édition, éditions Rieder & Cie (ancêtre des PUF), réédité en 1968 chez Gallimard. Je l’ai lu dans une vieille édition de 1993 de la collection L’étrangère. Il est disponible depuis 2013 dans la collection L’imaginaire. Il existait des œuvres complètes chez Gallimard, recherche en cours, à suivre…

Préface de Joseph Kessel, admirateur éperdu d’Istrati.

Mi-poche : 220 pages – 7,90

Le style, le genre : roman largement autobiographique, passionnant, riche de ses expériences et de son vécu dans la campagne roumaine. Il prend place dans la longue série des Récits d’Adrien Zograffi, son double littéraire.

L’auteur : Panaït Itrati est né à Braïla, en Valachie danubienne, le 11 août 1884. Sa mère est une paysanne roumaine devenue blanchisseuse, son père un contrebandier grec. Il grandit dans le port de Braïla, survivant misérablement de petits métiers. Il voyage dans le monde entier, en Grèce, en Turquie, en Syrie, en Égypte et descend jusqu’en Afrique du Sud. Il s’embarque clandestinement sur des cargos, quitte à être débarqué à la première escale. Il fait tous les métiers : valet de chambre, garçon d’hôtel, manœuvre, chaudronnier et même peintre d’enseignes. Au cours de ses voyages il a appris le français et arrive à Nice où il devient photographe ambulant sur la promenade des Anglais.

Et c’est là que son histoire prend un cours assez incroyable. Il envoie un manuscrit à Romain Rolland (le grand écrivain nivernais, prix Nobel de littérature 1915) qui, ayant déménagé, ne le reçoit pas. En janvier 1921, Romain Rolland reçoit de l’hôpital de Nice une lettre trouvée sur un homme qui a tenté de se suicider en s’ouvrant la gorge. Bouleversé par cette lecture, il décide de faire la connaissance du blessé. Le premier roman de Panaït Istrati Kyra Kyralina , écrit en français, paraîtra en 1924 augmenté d’une préface de Romain Rolland qui compare l’auteur à un « Gorki balkanique ». Le livre connaît un grand succès. L’Oncle Anghel, Présentation des Haidoucs et Domnitza de Snagov compléteront en 1925 et 1926 la série des récits d’Adrien Zograffi. Suivent une dizaine de romans dont je parlerai au long cours.

Les lieux : la Roumanie.

L’histoire : L’oncle Anghel était amoureux de la plus belle fille du village, qu’il a fini par épouser. Mais cette femme superbe s’est avérée paresseuse et sale, ne lui laissant pour consolation que l’âpre goût du malheur. Puis le destin s’est acharné sur lui. Devenu ivrogne et incroyant, sur le point de mourir, il tente d’obtenir de son neveu Adrien, venu à son chevet, qu’il change sa manière de vivre – jugée trop frivole et inconséquente. Il lui conte l’histoire de ces ancêtres et lui montre les tragédies que pourraient engendrer ses actes.

Mon avis : comment on a pu oublier cet auteur !!! Même moi ancienne libraire je ne le connaissais pas, ou seulement de nom et encore ! Je ne suis pas la seule, dans sa préface Joseph Kessel écrit : « Voici que reviennent au jour les chefs-d’œuvre d’un vagabond roumain. Sa mort prématurée en 1935, la disparition de la maison qui l’éditait, et, enfin, la guerre, l’ont enfoui pendant un tiers de siècle dans les limbes des écrivains aux livres introuvables. Qui donc, aujourd’hui, s’il n’a pas dépassé la cinquantaine, connaît encore les titres des siens ou même le nom de leur auteur ? » Il était plein d’espoir en terminant sa préface par ses mots « Istrati a passé, a gagné l’épreuve du temps. Et ses écrits, enfin ressuscités, ne risquent plus, j’en ai la certitude, d’être submergés par son cours.» Il ne tient qu’à nous, relayeurs de littérature d’exaucer les certitudes de Kessel !

Après Les chardons du Baragan qui décrivait l’itinéraire d’un jeune garçon miséreux dans une période révolutionnaire, je continue de découvrir avec bonheur l’œuvre d’Istrati constituée pour la plus grande part par Les récits, La jeunesse et la Vie d’Adrien Zograffi. Je les lis dans le désordre au fil de mes trouvailles chez les libraires d’occasion, cela ne semble pas gênant.

Le roman débute dans la communauté villageoise de Baldovinesti, près de Braïla, le jour de Pâques. Adrien est envoyé par sa mère chercher l’oncle Anghel.

Adrien tressaillit, comme si sa mère lui avait dit de prendre un serpent avec la main :

– Mais, maman, tu sais bien que l’Oncle Anghel est fâché et ne veut plus voir personne.

– Précisément c’est pour cela qu’il doit venir. Dis lui que c’est moi, sa sœur aînée, qui l’appelle. Cours vite !

Adrien héla le chien Sultan, prit un bâton et disparut dans la nuit, sans que personne s’aperçût de son départ.

Ce qu’Adrien pensait n’être qu’une corvée bien vite expédiée va se transformer, au fil des ans et de ses visites, en une remise en cause de sa philosophie de vie, et, dans le même temps, en une découverte du monde des brigands, des haïdoucs et des chefs de bande, grâce au récit haut en couleur de l’oncle. Un régal.

Pour résumer : Joseph Kessel, dans sa préface : « Ses penchants, ses instincts, ses aventures et ses contes, m’ont lié à Istrati comme à un frère. Mais en dehors et comme au-delà de l’amitié, j’ai ressenti à son égard une sorte de révérence et de gratitude éblouies, parce que le destin lui avait offert un miracle. Je ne vois pas d’autres mots à employer ici. Les termes comme faveurs de la chance, jeux du hasard, concours étonnants de circonstances, me semblent trop faibles pour désigner ce qui lui arriva. En 1916, un phtisique échappé des Balkans en guerre est hospitalisé en Suisse romande. Il n’a ni sou ni maille. Il ne connaît personne. Il n’a aucune notion du français. Quelques années plus tard, de la misère, de la détresse et de la mort surgit un écrivain de langue française dont la renommée se répand à travers le monde. Et c’est le même vagabond. A mon sens, il faut dire miracle et même le crier. »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.