Les Contemplées de Pauline HILLIER

les contemplées pauline hillierParution : publié en février 2023 dans les éditions La Manufacture de livres

Broché : 180 pages – 18.90€

Les lieux : la Tunisie puis à la toute fin le retour à Paris.

Le style, le genre : un roman féministe profondément humain qui dépasse le sujet de départ, une arrestation et un séjour en prison, pour s’emparer de la condition féminine dans un modèle culturel dominé par les hommes et son paravent religieux.

L’auteure : Pauline est née en Vendée et écrit depuis l’adolescence. Après des études de gestion culturelle à Bordeaux et une expatriation à Barcelone, elle écrit son premier roman, À vivre couché, paru en 2014 aux éditions Onlit (maison hélas disparue). Membre du mouvement international FEMEN de 2012 à 2018, elle participe à de nombreuses actions, en France comme à l’étranger. En 2013 elle est arrêtée à Tunis à la suite de la manifestation pour la libération d’une militante tunisienne. Son roman Les Contemplées lui a été inspiré par son séjour en prison. Prix Louis Guilloux et prix Alain Spiess – mention spéciale du jury et prix des jeunes.

L’histoire : À l’issue d’une manifestation à Tunis pour défendre une Tunisienne emprisonnée pour des graffitis, une jeune française est arrêtée et conduite à La Manouba, la prison pour femmes. Entre ces murs, c’est un nouvel ordre du monde qu’elle découvre, des règles qui lui sont dictées dans une langue qu’elle ne comprend pas. Au sein du Pavillon D, cellule qu’elleles contemplées pauline hillier partage avec vingt-huit codétenues, elle n’a pu garder avec elle qu’un livre, Les Contemplations de Victor Hugo. Des poèmes pour se rattacher à quelque chose, une fenêtre pour s’enfuir. Mais bientôt, dans les marges de ce livre, la jeune femme commence à écrire une autre histoire. Celle des tueuses, des voleuses, des victimes d’erreurs judiciaires qui partagent son quotidien, lui offrent leurs regards, leurs sourires et lui apprennent à rester digne quoi qu’il arrive.

Mon avis : je n’avais pas entendu parler de ce livre, ou cela m’a-t-il échappé… en tout cas je suis ravie que mon œil l’ait repéré, peut-être grâce au coup de cœur de libraire accroché sur sa couverture. L’action des Femen, à priori ce n’est pas trop comme cela que je conçois « mon » féminisme mais le roman tiré de l’expérience vécue par l’auteure et rédigé plus de cinq ans après son séjour à la Manouba montre une réflexion et une sensibilité remarquables (le recul y est sans doute pour beaucoup).

« Si même les « gentilles » comme Warda et Chafia sont jetées en prison et si même les « méchantes » comme Fazia et Orti Latiffa se révèlent sensibles, touchantes, inspirantes même, je suis perdue. C’est comme si chaque nouvelle rencontre venait brouiller les pistes. Toutes mes visions du bien, du mal, de la justice, de la morale, sont remises en question. Les cartes de la vie sont rebattues, tout est à revoir. Je me défais peu à peu des préjugés moraux que je brandissais jadis avec l’arrogance d’un petit prêtre. Je désapprends. L’humanité s’est présentée à moi nue dans ce qu’elle a de plus brut et de plus sincère, sans rien dissimuler de ses contradictions et de ses zones grises, faisant voler en éclats tous mes repères et me poussant à une introspection philosophique que je n’avais pas vu venir. »

Elle va vite découvrir en prison que les pistes sont brouillées, les concepts de culpabilité et d’innocence deviennent de plus en plus flous. Les contradictions des unes et des autres ! et peut être aussi le choc des cultures ?

« Qu’est-ce que tu lis ? lui demande le bout de mon menton. « Le Coran » me répond-elle en mimant une prière, « mais attends, regarde ça » poursuit son index relevé. Elle fouille dans sa taie d’oreiller et en sort un cahier. Elle fait tourner les pages sous mon nez pour me faire admirer tous les graffitis qu’elle y a dessinés. Je souris devant les paradoxes de cette jeune fille qui entre deux pages de lecture pieuse, gratte des tags dans son cahier et fait la danse du ventre. Le jour elle porte le voile et se rend aux cours coraniques de la prison, la nuit elle redevient l’adolescente légère qu’elle était. Chafia raconte sans bruit toute l’histoire de la jeunesse brimée de la Tunisie, de ces milliers d’adolescentes qui brûlent de découvrir, d’explorer, d’expérimenter, de goûter, de vivre et de sortir du cadre trop étroit qu’on a tracé pour elles. Un pied en dehors du chemin et la sentence est immédiate. Ici on ne laisse pas les brebis s’éloigner du troupeau. On les punit, durement, injustement, longuement, on les mate, on les écrase et on leur coupe l’envie de gambader trop loin de leurs bergers. Chafia était une adolescente insouciante en entrant à la Manouba. Qui sera-t- elle à sa sortie ? L’auront-ils fait rentrer dans la case ?  Dessinera-t-elle, dansera-t-elle et rêvera-t- elle encore ? »

Elle découvre la dureté des conditions de détention mais surtout le chemin qui a mené toutes ces femmes en prison. Il aurait été fastidieux d’en établir le récit à la suite des uns des autres, Pauline met en place un processus littéraire très malin pour les faire parler, que je vous laisse découvrir. Un point commun à ces parcours heurtés : leur violence qui répond à la violence des hommes, la plupart du temps au nom de Dieu, moyen pratique pour les dominer, cela s’appelle peut-être finalement la haine des femmes quand elles ne se laissent pas asservir.

Le pire est peut-être quand les femmes elles-mêmes rentrent dans le jeu des bourreaux. Ainsi le passage de Pauline dans le bureau de la directrice :

« Elle m’explique qu’ici il y a des règles, des lois, une morale et des choses , ne se font pas, que ce pays n’a pas besoin de féminisme puisque les femmes y sont traitées comme des joyaux et que la religion d’État qui les honore exige d’elles en retour pudeur, modestie, et irréprochabilité.(…) je comprends que la directrice me raconte elle aussi une histoire, celle trop connue, de la misogynie intégrée. »

L’auteure, loin d’être hostile à la culture tunisienne la met en valeur, l’écoute avec délice et nous en fait profiter avec une précision littéraire délectable.

« Les filles me racontent leurs vies, me montrent des photos de leurs enfants, m’informent sur l’avancement de leur procès.(…) Elles me racontent les couleurs de leurs campagnes, les odeurs de leurs jardins, le goût de leur cuisine, me vantent les beautés de leurs régions, des tapis de Kairouan aux poteries de Nabeul. Elles m’imprègnent de leur culture, me parle leur langue et me l’apprennent. »

Pour résumer : à offrir et à s’offrir !  les libraires en ont fait leur coup de cœur (et la presse n’est pas en reste) ! et pour l’entendre c’est ici.

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de Sacha Sacha dit :

    Je sais qu’il est dans ma bibliothèque où il a été mis en avant, mais le sujet ne m’attirait pas a priori. Ceci dit, un coup de coeur, ca se tente ! Je tâcherai de l’emprunter prochainement.

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    1. Avatar de anniemots anniemots dit :

      ah oui vraiment ! c’est un bijou 🙂

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  2. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    ça donne envie !!

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