Les 40 jours du Musa Dagh de Franz WERFEL

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Parution : en 1936 dans les éditions Albin Michel, qui l’ont réédité en 2015. Il y a eu une version au Livre de Poche qui n’est plus disponible depuis longtemps, mais vous pouvez trouver facilement le broché en occasion, le mien m’a coûté 6 euros, ou bien sûr dans une médiathèque.

Traduction de l’allemand par Paule Mofer-Bury. Préface de Elie Wiesel dans la nouvelle édition.

Broché :  954 pages – 28.90

Le style, le genre roman historique et épique relatant la résistance de plus de 5000 Arméniens sur la montagne du Musa Dagh, fuyant les persécutions turques.

L’auteur : Franz est né en 1890 et décédé en 1945. Il appartient à la brillante génération d’écrivains de l’Empire austro-hongrois, tels Stefan Zweig et Arthur Schnitzler, dont il partagea la gloire entre les deux guerres. D’origine juive et tchèque, comme son ami Franz Kafka, il fut aussi l’époux d’Alma Mahler. Il finit sa vie d’exilé à Hollywood près de Thomas Mann, Arnold Schönberg et Bruno Walter.

D’abord poète, puis dramaturge et enfin romancier, il acquit une renommée mondiale avec Les 40 Jours du Musa Dagh (Albin Michel, 1936) puis avec Le Chant de Bemadette (Albin Michel, 1946), un best-seller vendu à des millions d’exemplaires.

Les lieux : l’empire ottoman en 1915.

L’histoire : En 1915, dans un climat alourdi par les revers de leur armée dans le Caucase, les autorités turques procèdent à la liquidation des populations arméniennes. Déportations de masse et massacres, le premier génocide de l’histoire du XXe siècle commence. Au nord-ouest de la Syrie ottomane, des villageois résolus à opposer aux Turcs une résistance farouche, gagnent les hauteurs du Musa Dagh, la « Montagne de Moïse ». A leur tête, Gabriel Bagradian, un riche Arménien de Paris, naguère vilipendé pour ses mœurs occidentales. Contre toute attente, il a refusé de fuir et choisi de lier son destin à celui du peuple de la montagne.

Publié en Allemagne en 1933, le roman de Franz Werfel, un juif autrichien ami de Kafka, connut un immense retentissement à travers le monde. Interdit par Hitler, détruit au cours d’autodafés, ce roman étonnamment prophétique (Werfel établissait un parallèle entre le génocide arménien et l’idéologie nazie) est l’un des plus puissants témoignages sur un massacre planifié. Elie Wiesel, dans sa préface, s’interroge sur l’incroyable prémonition de Franz Werfel qui, à travers ce livre prévoit l’autre extermination. 

Mon avis : ce roman est à classer parmi les livres indispensables. Franz Werfel a su, tout au long des presque 1000 pages, donner un souffle incroyable à une histoire malheureusement en grande partie vraie, celle d’un épisode du génocide arménien (selon les sources entre 1,2 à 1,5 million de morts). J’ai découvert à la lecture, même s’il ne s’agit pas d’une œuvre d’historien, que je ne savais pas grand-chose des conditions précises de ce génocide, comme beaucoup de Français. Confirmation en interrogeant quelques personnes autour de moi, la connaissance de l’Arménie est limitée, avec un spectre très large, allant de ceux qui ont encore en mémoire quelques bribes de leur cours d’histoire et qui ont retenu que la France avait reconnu le génocide arménien en 2001, au grand dam de la Turquie ; à quelques personnalités telles Missak Manouchian, résistant français d’origine arménienne récemment panthéonisé et bien sûr Charles Aznavour ; et à ceux qui se demandent « mais pourquoi l’Arménie nous donne toujours 10 ou 12 points au concours de chant de l’Eurovision, même quand la chanson est nulle ? ».

Malgré la tragédie bien réelle, ce roman est addictif, il ne se lâche pas, le suspense est intense, vous l’imaginez ! Pendant 40 jours ces communautés villageoises vont se battre et résister. Les actes héroïques s’enchaînent et infligent à l’Armée turque humiliation sur humiliation. Le dénouement, grâce à la marine française, est libérateur, mais je vous laisse le découvrir si vous ne connaissez pas l’issue de ce fait de résistance.

je vous encourage à lire ce rapport édifiant et courageux de Johannes Lepsius, en ligne sur Gallica-BNF.
Johannes Lepsius

L’État turc, dès le début du XXe siècle, avaient reproché aux Européens leur hostilité à l’Islam et leur politique uniquement dictée par le commerce et par leur désir d’influence, et définissaient les Arméniens comme des voyageurs de commerce, ce sont eux qui vont en pâtir. Certains ordres des Derviches ne sont pas tous hostiles aux Arméniens. En témoignent les tractations et les essais diplomatiques et individuels pour obtenir la clémence. Ils sont très instructifs à lire en nous livrant une page d’histoire capitale. Johannes Lepsius, théologien protestant, orientaliste et humaniste allemand, a joué un rôle majeur pour défendre les Arméniens. 

Citation :  Le conseiller aulique, de nouveau assis à son bureau, jette encore un rapide coup d’œil sur la carte murale : (il parle avec Johannes Lepsius, pasteur)

« – Les Arméniens doivent leur perte à leur situation géographique. Leur sort est celui des faibles, de la minorité maudite !

– Tout être et toute nation se trouvent toujours, une fois ou l’autre, dans l’état du faible, en face du fort. C’est pourquoi on n’a pas le droit de créer un précédent en tolérant l’extermination d’un peuple, ou seulement même la moindre lésion de ses droits.

– Ne vous êtes-vous jamais posé la question, mon cher docteur, de savoir si les minorités nationales ne représentent pas des sujets de troubles superflus et s’il ne vaudrait pas mieux les faire disparaître ? »

Lepsius retire son lorgnon et l’essuie de façon circonspecte.Ses yeux clignotent, morts et las. Son regard affaibli donne à toute sa personne quelque chose de lourdaud :

«- Monsieur le Conseiller aulique, ne sommes-nous pas, nous, les Allemands, aussi une minorité ?

– Que voulez vous dire par là ? Je ne vous comprends pas.

– Au milieu d’une Europe, liguée tout entière contre l’Allemagne, nous constituons une minorité terriblement menacée. Il suffirait qu’une fois la chance tourne contre nous. Et de plus, nous n’avons pas choisi une situation géographique des plus raffinées ! »

Cette fois, le visage du conseiller aulique n’est plus du tout aimable ; il est devenu dur et très pâle. Une bouffée de l’air poussiéreux de midi pénètre par la fenêtre : « C’est très exact, monsieur le Pasteur ! C’est pourquoi chaque Allemand a le devoir de songer au sort de son propre peuple et aux fleuves de sang que verse la minorité allemande, comme vous vous plaisez à l’appeler. C’est seulement sous ce point de vue que nous pouvons nous occuper de la question arménienne. »

Le Musa Dagh est tout en bas de la carte

Citation :« Peu de temps après le coucher du soleil, la population des sept villages était partie, groupée par famille et par tribus, lourdement chargée ; les différents groupes prirent des chemins eux aussi différents, suivant leur éloignement de la montagne.

Une lune compacte, incroyablement métallique, s’éleva, au nord-est, de derrière les arêtes gris pâle de l’Amanus. On la vit nettement s’avancer ; elle ne restait pas collée à la surface de la voûte céleste. Derrière elle, le lointain espace noir se faisait toujours plus distinct. La terre aussi devenait pour Gabriel, au lieu d’un séjour fixe comme nous le croyons d’ordinaire, le petit navire perdu dans le cosmos qu’elle est en réalité. Ce cosmos si clair ne se déployait pas seulement derrière la lune d’un effet plastique, mais il descendait jusqu’au fond de la vallée et emplissait de sa fraîcheur les pores de Gabriel étendu sur le flanc de la montagne. Déjà, la lune avait dépassé le milieu du ciel. Et les familles haletantes défilaient toujours devant Bagradian. C’était invariablement le même tableau qui se reproduisait : à la tête marchait le père de famille chargé d’un lourd ballot, enfonçant gravement son bâton devant lui dans le sol. Un appel bourru, une réponse plaintive ! Les femmes chancelaient sous les fardeaux qui courbaient leur échine presque jusqu’à terre. En même temps, elles devaient sans cesse prendre garde à ne pas laisser s’égarer les chèvres. Et pourtant, on percevait ça et là, au milieu des colis, un regard brillant, un joyeux rire de jeune fille.

Pour résumer : ce roman m’a bouleversée, il est à signaler que Le conte de la pensée dernière de Edgar Hilsenrath est également un indispensable. Si le roman de Werfel nous conte l’un des rares moments qui se termine bien (si on peut dire !), l’œuvre de Hilsenrath est plus sombre donc si le sujet vous intéresse lisez le après.

 

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