D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson

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d'ailleurs les poissons...Parution : en 2015 aux éditions Gallimard, en poche Folio en janvier 2017.

Traduction de l’islandais de Eric Boury

Le style, le genre : ce roman est une chronique familiale sur trois générations. Le récit est narratif, peu de dialogues, et empreint d’une poésie bucolique et âpre, d'ailleurs les poissons.... poche folioà l’image de l’Islande.

L’auteur : Jón Kalman Stefánsson est né en décembre 1963 à Reykjavik en Islande. Après son cycle secondaire et avant de poursuivre des études de littérature il travaille dans la maçonnerie et la pêche (très présentes dans ce roman). Il écrit des articles dans des journaux, passe par une fonction de bibliothécaire pour finalement faire de l’écriture son métier. Son dernier roman A la mesure de l’univers – Chronique familiale vient de paraître chez Gallimard.

Les lieux : Keflavík, Nordfjördur en Islande.

L’histoire : Ari qui approche la cinquantaine se rend à Keflavik, une ville située à 45 km de Reykjavik. Il y revient après deux années passées à Copenhague où il a été éditeur de poésie mais surtout chargé de diriger une collection Dix conseils.

« Dix conseils contre tout ce qui nous afflige aujourd’hui. Dix conseils – et chacun de ces livres portait le sous-titre Espoir et beauté : afin de leur offrir un peu de densité, et aussi deux ailes immaculées. Espoir et beauté, dis-je tout bas tandis que j’abaisse mes jumelles – et que, dans mon esprit, sept perdrix des neiges s’envolent à tire d’aile et fendent l’air brunissant d’un automne d’il y a trente ans. »

Alors que sa voiture approche de la ville portuaire nous apprenons qu’il est séparé de sa femme et de ses enfants devenus adultes et qu’ils voient de loin en loin. C’est son père qui est responsable de son retour par l’envoi d’un courriel abrupt lui annonçant avoir un cancer, puis d’un paquet avec deux enveloppes. Dans l’une une photo de ses parents, sa mère est morte quarante ans plus tôt. Ari va entamer un voyage dans le temps.

« Il avait longuement fixé le cliché, ce moment disparu, perdu dans le passé. Assommé. Et s’était senti mal sans vraiment saisir pourquoi. Puis tout à coup il avait compris : ses parents semblaient heureux. Il ne se rappelait pas qu’ils l’avaient été. Il y avait lui, Ari, et sa mère. Eux deux, et ensuite, il y avait Jakob, son père. »

Le roman alterne trois espaces temps : Keflavik aujourd’hui, le fjord de Nordfjördur jadis (au temps de ses grands-parents Oddur et Margrét) et Keflavik en 1980.

Mon avis : roman extrêmement riche, plusieurs thèmes sont développés. Tout d’abord la ville de Keflavik à laquelle l’auteur ne fait pas de cadeaux et à la domination américaine sur l’Islande : « Nulle part en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. » « Endroit le plus noir de notre pays » « à peine habitable les mauvaises années ». Ses souvenirs nous refont vivre les assauts des gosses sur les camions remplis de marchandises destinées à la base militaire US, pour voler des victuailles impossibles à se procurer normalement. Domination qui s’est poursuivie même après le retrait des troupes avec la construction du nouvel aéroport. Construit sur l’ancien terrain militaire américain et vécu comme un événement national, voire une revanche, alors même que des fonds américains ont été employés pour le construire avec une clause savamment éludée : il pourrait être repris en main par le gouvernement américain en cas de graves menaces…

Ensuite l’auteur pose des questions essentielles et finalement assez banales sur l’amour, mais avec talent : « Comment l’exceptionnel, l’incroyable, peut-il en un temps finalement assez court, en quelques brèves années peut être, se transformer en quotidien banal, en mardi sans relief ? Comment traverser la vie sans trop de dommage alors que tout passe, que les fulgurances s’affadissent, que les baisers refroidissent et que si peu de choses nous accompagnent sur la route qui est nôtre ? »

A la suite de cette citation Jón nous gratifie d’un passage d’anthologie de quatre pages sur une scène de rupture semblable à « un pétage de plomb ».. (celle d’Ari et Pora).

Avec la partie sur la vie de sa grand-mère Margrét (ma partie préférée digne de soutenir la comparaison avec la grande, l’immense Herbjørg Wassmo dont je vous parlerai d’ici peu) c’est la condition des femmes, leur situation dans le couple, leur questionnement au sein du foyer et dans la société islandaise qui est posée. Tout à fait par hasard cela fait deux romans de suite que je lis sur ce thème (voir Un roman anglais). « Comme on le fait toujours, on veille sur ses enfants, on les protège, telle est notre raison de vivre, le motif pour lequel nous sommes là. L’univers extérieur s’éloigne, de même que la vie du village, les luttes livrées par les gens d’ici, et le foyer referme ses murs sur elle, comme si elle n’avait plus le droit de participer à la vie. »

C’est aussi un livre qui décrit avec délicatesse les émotions, on ne se parle pas, on exprime ses sentiments par des gestes, des poings qui se serrent, des regards. Il est aussi question du courage, courage de se souvenir, courage de se regarder en face…

Bref j’arrête là et je vous laisse découvrir le reste !

Pour résumer :  la musique est omniprésente (le rock, le jazz, Mahler, Beethoven),  Jón démontre qu’elle a le pouvoir d’influer sur le cours d’une vie et que la mauvaise interprétation d’une scène à laquelle on assiste peut amener à bien des surprises… Excellent roman à lire dans un environnement serein pour en saisir toutes les subtilités.

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