Les Effinger – une saga berlinoise – de Gabriele TERGIT

TERGIT_EFFINGER_CV_TEST.inddParution : publié pour la première fois en France en 2023 par l’excellentissime maison de Christian Bourgois. Traduction de l’allemand par Rose Labourie. Postface de Nicole Henneberg.

Broché : 950 pages – 30 €

La mise à disposition de son manuscrit, écrit entre 1933 et 1950, a été chaotique. Après de nombreux refus en 1950/1951 sous des prétextes divers et sidérants, livre trop juif (sic), représentation des juifs trop antipathiques (sic), etc., il est finalement édité par Hammerich & Lesser en 1951 et seule une trentaine de librairies accepte de vendre le roman, c’est un flop à peine 2000 exemplaires vendus. En 1964 nouvelle édition chez Lichtenberg, amputée de 20% du texte, puis deux autres publications. C’est en 1977 pendant un festival les Berliner Festwochen que Gabriele est redécouverte puis il faut attendre 2020 pour une version complète éditée par Schöffling &Co. Verlagsbuchhandlerung GmbH qui a rencontré un énorme succès critique et commercial.

Les lieux : Berlin, sud de l’Allemagne, France, Balkans, Pologne.

Le style, le genre : saga familiale et historique, non sans écho avec les Buddenbroock (Thomas Mann),  monument de la littérature allemande. Le style est cependant différent, une écriture saccadée représentant bien l’urgence « à raconter les juifs pour qu’ils ne disparaissent pas complètement », un rythme rapide pour les 151 chapitres, des effets de style très réussis à partir des années 30 avec une redondance de phrases en début de chapitres ou de paragraphes qui font monter la tension des horreurs à venir par leur apparente tranquillité, par exemple : « Dans les terrils d’Angleterre, on retirait le charbon. A bord de mille bateaux noirs, il naviguait de par le monde pour que l’on puisse tisser, produire du fer et les mille choses qu’on fait avec. En Amérique, c’était la récolte. Un fichu sur la tête, les Noirs cueillaient le coton comme ils l’avaient toujours fait. Les farmers du Canada coupaient les blés comme ils l’avaient toujours fait. »

Ou encore

« Quelle journée de printemps, ce samedi du mois de mai 1930 ! quelle douceur le matin à 11 heures ! » (puis même phrase « à midi » « à 4 heures » puis « en 1948 »…) Très fort, quel style !

L’auteure : Gabriele Tergit, née Elise Hirschmann, voit le jour en 1894 à Berlin, elle a étudié lagabriele tergit les effinger philosophie et l’histoire dans le but de devenir journaliste. Parallèlement à ses études, elle publie des articles dans le Vossiche Zeitung et le Berliner Tageblatt. À partir de 1920, elle travaille comme chroniqueuse judiciaire, rubrique qu’elle considère comme un genre à part entière. Elle continuera de collaborer à divers journaux berlinois jusqu’en 1933. Devenue rapidement une auteure reconnu dans son pays, Gabriele Tergit verra l’arrivée au pouvoir de Hitler mettre fin à son ascension : accompagnée de son mari et de leur jeune fils, elle quitte l’Allemagne pour la République tchèque avant de rejoindre la Palestine. En 1938, elle s’installe à Londres où elle termine son roman historique Die Effingers, qui ne paraîtra pas avant 1951 en Allemagne. Elle a également publié de nombreux reportages et autobiographies d’autres auteurs. Elle est également l’auteure de L’inflation de la gloire (Bourgois, 2017).

L’histoire : Les dernières années du 19e siècle offrent de nombreuses opportunités aux image 2 les effingerambitieux, dans une Allemagne unifiée et triomphante. Paul Effinger, fils d’horloger, fait partie de ceux qui saisissent leur chance. Il quitte la province allemande pour chercher fortune à Berlin, se lance dans l’industrie (de clous et de vis). Une alliance est nouée avec une autre famille, les Oppner, et le succès est au rendez-vous. On mène grand train, on traverse même la Grande Guerre sans trop de mal et fort d’un patriotisme assuré. Puis viennent les années folles, dans une capitale allemande plus cosmopolite que jamais. Mais derrière les apparences, l’antisémitisme progresse et menace…

Mon avis : roman fleuve l’expression n’est pas usurpée, 950 pages et 1.300 kg (oui je l’ai pesé 😊 car je crois n’avoir jamais lu un roman si lourd, ce qui d’ailleurs n’est pas très agréable… j’aurais préféré  deux volumes). J’ai suivi avec bonheur quatre générations Effinger, et leur entourage familial et professionnel, entre 1870 et 1948 évoquées dans une saga qui m’a plongée dans l’Allemagne-capitale, Berlin, mais aussi dans une petite ville de province (même si ce terme de province n’est pas très adapté à l’Allemagne), Kragsheim (ressemblant fort à Augsburg, ville des ancêtres de Gabriele) dans le sud de l’Allemagne. Campagne qui prend une place importante, lieu d’un monde rêvé et détentrice de la tradition face à un mode de vie berlinois que les Anciens ne comprennent plus. Opposition modernisme/tradition et son corollaire Prussiens/États du sud de l’Allemagne sous influence autrichienne.

Énormément de thèmes, l’industrialisation de l’Allemagne, de l’Angleterre (avec le départ là-bas de Benno Effinger parti faire des affaires) et de l’Europe en général, la tradition juive malmenée par la jeune génération, les débats autour du sionisme et des juifs en Allemagne, droit du sol ? droit du sang ? partir en Palestine ? des descriptions très précises et très belles des fêtes juives (dont je ne connaissais de nom que quelques-unes) notamment celle de Pessah page 307. Les idées féministes, socialistes sont débattues entrecoupées de paragraphes plus légers sur les liaisons des un(es) et des autres. Le mode de vie bourgeois qui décide du choix d’habiter sur le Kurfürstendamm, sur la Tiergartenstraße ou encore la Bendlerstraße, un rang à tenir, plutôt qu’ailleurs comme Paul Effinger (qui ne rêve que de retourner vivre à la campagne) choisissant d’habiter dans un quartier beaucoup moins huppé, Weißensee, près de sa fabrique. Et que dire des femmes de cette saga ! Certaines …artiste (oh ! scandale), fonctionnaire dans le domaine social (incompréhension), parfaite femme d’intérieur (plus normal), des coquettes et des mondaines (mais que devient ce monde !)…

Dans l’épilogue on retrouve Berlin au printemps 1948 « sur les traces qu’y ont laissées les familles juives exterminées, leurs maisons défuntes, leurs rues dévastées, leurs jardins écrasés. Et la ville qui pourtant renaît. Et la vie qui pourtant suit son cours. »(Télérama)

Pour résumer : chronique un peu plus consistante que d’habitude, normal pour ce livre consistant dans tous les sens du terme, l’ampleur de l’œuvre, le poids de l’histoire et la valeur de l’écrivain.

«Ce que je souhaiterais, c’est que tous les juifs allemands disent : “Oui, c’est ainsi que nous étions, c’est ainsi que nous avons vécu entre 1878 et 1939” et qu’ils mettent le livre entre les mains de leurs enfants en disant : “Pour que vous sachiez comment c’était.”» Gabriele Tergit

5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de Sacha Sacha dit :

    Quel pavé en effet! Des longueurs ou pas du tout ?

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    1. Avatar de anniemots anniemots dit :

      Et bien non, rien d’inutile !

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  2. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    Merci. C’est du lourd, on dirait.

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    1. Avatar de anniemots anniemots dit :

      Oui ! Mais malgré tout agréable à lire 🙂

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  3. Avatar de Patrice Patrice dit :

    Je l’avais noté il y a quelques mois mais un avis assez mitigé sur la blogosphère m’avait retenu de le lire. Il est vrai qu’un tel pavé peut intimider. En tout cas, il y a une grande richesse des thèmes !

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