L’évangile des anguilles de Patrik SVENSSON

Parution :  en janvier 2021 aux éditions du Seuil, traduction du suédois par Anna Gibson.

Le style, le genre : à la fois roman autobiographique, essai scientifique, historique, écologique et naturaliste. Alternance des chapitres : ce que l’on sait (et l’immensité de ce qu’on ne sait pas) de cet animal et les souvenirs d’enfance et d’adolescence de l’auteur.

L’auteur : Patrik Svensson, né en 1972, a grandi dans une petite ville du nord-ouest de la Scanie, dans le sud de la Suède, non loin de ce qu’on appelle souvent « la côte des anguilles ». Passionné dès son enfance par le monde naturel et animal, il a fait des études de littérature puis est devenu journaliste, spécialisé dans les arts, la culture mais aussi la recherche scientifique. Best-seller traduit dans plus de 30 pays et lauréat du prix August, le « Goncourt » suédois, L’Évangile des anguilles est son premier livre.

Les lieux : les océans du monde entier, la mer des Sargasses en particulier et une petite rivière en contrebas de la maison d’enfance de l’auteur en Scanie.

L’histoire : « Quiconque cherche l’origine de quelque chose est aussi à la recherche de sa propre origine. » C’est l’une des créatures les plus énigmatiques du règne animal. Omniprésente depuis la nuit des temps (dans toutes les mers du globe, dans la mythologie, la Bible, l’Égypte ancienne, la littérature et d’innombrables cultures de par le monde, du Japon à la Scandinavie en passant par le pays basque), l’anguille ne cesse pourtant de se dérober à notre compréhension. Comment se reproduit-elle ? Pourquoi retourne-t-elle à la fin de son existence à son lieu d’origine, la mer des Sargasses, au large des Bermudes – où nul être humain cependant n’a jamais réussi à la voir ? Aristote croyait qu’elle naissait spontanément de la vase ; Sigmund Freud commença sa carrière en disséquant des centaines d’anguilles afin de dénicher leurs organes reproducteurs – en vain. Et aujourd’hui encore, « la question de l’anguille » demeure en grande partie irrésolue.

Patrik Svensson a passé son enfance à pêcher l’anguille, avec son père. La nuit, en silence, pendant des heures, ils attendaient de sentir vibrer le mystère au bout de leur ligne plongée dans les profondeurs des rivières et des lacs. Au point que cet animal, source de fascination autant que d’effroi, est devenu pour lui un totem – le symbole de tout ce qui demeure hors de notre portée, et à quoi pourtant nous accordons notre foi.

En mêlant la grande aventure scientifique, écologique, et le récit intime, L’Évangile des anguilles dévoile un pan de cet autre mystère, que chacun porte en soi : celui de nos propres origines et du sens même de la vie.

Mon avis : si je vous demande si lire un livre sur les anguilles vous tente j’ai peur des réponses (jusqu’à il y a une semaine je n’y aurai pas cru pour moi-même) ; je sens ma responsabilité immense, pour la première fois sur ce blog, d’écrire une mauvaise chronique qui vous ferais passer à côté de ce roman/essai incroyable… D’abord des faits tangibles pour commencer : ce roman a reçu le Prix August (l’équivalent de notre Goncourt en Suède), il est publié chez Seuil maison de qualité, il a été traduit dans plus de 30 pays comme quoi il ne faut pas désespérer de l’Humanité…

Ensuite vous aurez la possibilité par votre curiosité, par votre sens du merveilleux de vous retrouver dans les pas d’Aristote, de Freud et des plus grands explorateurs et biologistes mondiaux pour qui l’anguille est la plus mystérieuse des créatures. J’ai été cueillie par toutes les choses que j’ignorais, je me suis trouvée embarquée et passionnée pour le cycle de vie d’un poisson dont les jours s’écoulent, pour la plus grande part, sans  » intention particulière, hormis celle de s’abriter et de se nourrir au jour le jour. Comme si sa vie était avant tout une attente, comme si le sens de l’existence se réduisait à son simple rythme, ou alors à un avenir abstrait dont on ne peut hâter la venue qu’en faisant preuve de patience. »

Sans vous dévoiler trop des mystères de cette créature, appréciez les multiples étapes de son développement : la larve née dans la mer des Sargasses met jusqu’à trois ans pour arriver sur les côtes européennes, quand elle y arrive elle a grossi et s’appelle civelle. Elle remonte les fleuves et rivières et s’appelle alors l’anguille jaune.

Et c’est une longue vie. Une anguille qui réussit à échapper aux accidents et aux maladies peut persévérer jusqu’à cinquante ans au même endroit. On en connaît, en Suède, qui ont atteint quatre-vingts ans en captivité. D’après la légende, certaines seraient même devenues largement centenaires. Quand on retire à l’anguille le but exclusif de son existence, qui est de se reproduire, il semblerait qu’elle puisse continuer à subsister presque indéfiniment. Comme si sa capacité à attendre ne connaissait aucune limite.

Mais à un moment, généralement au bout de quinze à trente ans, l’anguille qui vit à l’état sauvage sait que le temps est venu. D’où lui vient cette certitude ? Nous ne pouvons sans doute pas le savoir. Mais une fois sa décision prise, sa longue attente connaît une fin abrupte, et son existence prend un tout autre caractère. Elle retourne alors à la mer et subit dans le même temps son ultime métamorphose. Sa couleur jaunâtre où brunâtre disparaît , les nuances de sa peau s’affirment, avec des lignes nettement dessinées, noir sur le dos, argenté sur les flancs, comme si tout son être s’imprégnait de la puissante détermination qui l’anime. L’anguille jaune devient anguille argentée, c’est le quatrième stade.

Quand l’ombre protectrice de l’automne s’étend sur l’Europe, l’anguille argentée regagne l’Atlantique et entame sa longue route vers la mer des Sargasses. Et comme par un acte conscient, son corps s’adapte point par point aux exigences du voyage. C’est maintenant seulement que ses organes reproducteurs se développent ; ses nageoires s’allongent et deviennent plus puissantes ; ses yeux s’agrandissent et se colorent en bleu pour mieux voir dans les grands fonds de l’océan ; son système digestif cesse de fonctionner, son estomac se dissout, toute l’énergie dont elle a besoin lui est fournie par ses réserves de graisse ; son corps commence à produire œufs ou laitance. Dans ce nouvel état rien ne lui permet plus de diverger du but poursuivi. (…) Elle est enfin de retour chez elle. Sous les tapis d’algues tourbillonnants, les oeufs sont fécondés. Elle a atteint son objectif. Son histoire est bouclée, et elle meurt. »

Ne vous trompez pas, avec ce cours extrait vous n’avez encore presque rien appris. Comme pour les explorateurs, les biologistes et les philosophes connaître l’anguille demande de la patience et un goût immodéré pour le mystère. « Vu le nombre de chercheurs qui se confrontent à elle depuis des siècles, vu l’énergie et les moyens déployés, nous devrions tout simplement en savoir plus sur son compte, le fait que ce ne soit pas le cas s’apparente encore quelque peu à un mystère. C’est ce qu’en zoologie on appelle » la question de l’anguille«  ». Mystère, personne n’a encore vu deux anguilles se reproduire (en captivité elle ne se reproduit pas), mystère sur sa présence (adulte) aux Sargasses, sur la suite de ses transformations, sur sa vie dans les cours d’eau et dans l’océan (elle nage dans les abysses), etc.

Et puis il y a la part littéraire du livre qui vient résonner comme un écho entre Hommes et Anguilles, une interrogation sur les mystères de la vie ; les moments partagés entre un père et son fils, dans une région qui a la pêche à l’anguille comme socle, nous parlent de transmission, de filiation et de fidélité à un territoire. Très belle écriture qui m’a fait penser parfois à celle de Jean-Luc Cattacin, délicate et sensible.

« Je me souviens de mon père au bord de la rivière, dans le murmure des rapides, sous le clair de lune, avec les roseaux qui pointaient hors de l’eau derrière lui comme de sombres antennes animales .Il était debout au pied du talus, juste au bord de l’eau, et tenait une anguille serrée dans son poing. Elle était petite, trop petite pour être mangée. Mais elle avait avalé l’hameçon, comme le font souvent les anguilles, et mon père se démenait pour la libérer. L’anguille, elle, refusait de lâcher prise et se tordait autour de son avant-bras, laissant sur sa peau une traînée visqueuse et brillante, pendant que mon père mâchoire contractée, sifflait entre ses dents : « espèce de démon « . J’observais la scène avec un malaise croissant. L’épais mucus sur son bras, ce mucus dont il était presque impossible de se débarrasser, qui s’incrustait dans la peau et les vêtements comme une colle puante. L’anguille, avec ses yeux comme de petits boutons noirs qui semblaient vous fixer mais ne croisaient jamais votre regard. Les mouvements lents, le corps arqué, semblable à un muscle bandé, se tordant sur son axe, l’éclair blanc de son ventre à la lueur de la lune. »

Pour résumer : livre que je recommande vraiment à tous, à tous les curieux, il vient de paraître, alors si vous ne pouvez pas l’acheter maintenant, gardez bien en mémoire ce titre pour la médiathèque ou pour une sortie en poche dans un an.

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